17.10.2007

IDEES DE LECTURE

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Je n'ai malheureusement pas le temps de faire de billet sur tous les sujets qui m'intéressent... alors je vous livre des idées de lecture - avec extraits, s'il vous plaît - que je trouve éclairantes quant à l'actualité et aux débats qui l'accompagnent. A vous de faire votre marché.

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Sur la politique économique et financière du gouvernement :

  • Cet article des Echos, datant du 04/10/07, intitulé "l'hyperréalisme budgétaire de Sarkozy" :

" [...] comme chaque automne depuis trente ans, dans le pays de la « relance keynésienne permanente », le budget présenté la semaine dernière est prévu en lourd déficit. Ce budget est d'autant plus déconcertant que peu d'économistes semblent croire que les 9 à 15 milliards du paquet fiscal puissent réellement donner à la France le fameux « point de croissance » qui lui manque. Alors, comment comprendre, dans un Etat déjà surendetté, le geste du gouvernement?"

  •  Un billet de Xerbias sur le même sujet, intitulé "Restaurer les finances publiques françaises" :

" Le trou de la sécurité sociale reste toujours aussi béant, et le déficit de la SNCF vient d'être intégré aux déficits publics comptés par la Commission Européenne. Face aux réformes à venir ou en cours, les corporatismes sont déjà à l'œuvre, comme le montre la grève des transports en commun décidée pour le 18 octobre. C'est pourtant de l'intérêt général dont il s'agit. En 1995, la France a raté la possibilité d'un changement profond, et elle en paye le prix depuis. Le 5 décembre 1995, le Premier ministre de l'époque, Alain Juppé, déclarait "les yeux dans les yeux" aux Français à propos de sa réforme : "Je ne retirerai pas le plan de sauvegarde de la Sécurité Sociale parce que ce serait une erreur, et je dirais même une faute que de le faire. Cela irait contre l'intérêt de chacun et chacune d'entre vous, et contre l'intérêt de la France." Il avait raison. Mais il a fini par le retirer, ce qui fut bien une faute, et on en mesure les lourdes conséquences aujourd'hui. "

 Plusieurs portraits de personnalités politiques :

La défaite sévère de Ségolène Royal ne l'empêche pas de vouloir devenir Présidente de la République française un jour. A l'instar de François Bayrou, son discours de concession constitua sa première rampe de lancement pour la prochaine présidentielle. Pour qu'elle puisse y arriver, il faudra d'abord qu'elle comprenne les raisons qui l'ont fait perdre cette année, alors que l'insatisfaction envers le gouvernement était forte, et le jeu de l'alternance était devenu une habitude. Déjà, il faut reconnaître qu'elle a eu la sincérité d'admettre que son programme économique n'était pas crédible. C'était en effet l'une des principales raisons de son échec. Le mieux aurait pourtant d'en tirer les conséquences dès le départ, en présentant un programme économique qui aurait été crédible, surtout qu'avec la phase des débats participatifs, elle en aurait eu largement le temps.

  • Un portrait de Jacques Attali par Anne Fulda, datant du 29/09/07, intitulé "Attali, le 'Dr Croissance de Sarkozy'", et publié sur lefigaro.fr :

Lorsque l'on voit Jacques Attali présider « sa » commission, on imagine sans peine l'enfant qu'il a été. Premier de la classe, évidemment. Brillant, intelligent, obligatoirement. Mais on devine aussi qu'il a dû être agaçant. À la fois irritant et fascinant. Comme ces enfants surdoués, couvés par leur mère - il appelle la sienne tous les jours - et élevés dans la certitude de leur supériorité. Comme ces gamins qui ont réussi à capter l'attention de leur maîtresse d'école, non pas grâce à leur jolie frimousse, mais grâce à leur agilité intellectuelle.

À presque 64 ans, Jacques Attali n'a probablement pas beaucoup changé. Il peine à cacher son impatience face aux gens moins rapides que lui. Il ne cultive guère l'humilité, lui qui réfute avoir monté les échelons de la société française poussé par une quelconque soif de reconnaissance sociale. « Des jolies femmes jusqu'au bon tailleur, Jacques a pourtant tous les syndromes de celui qui veut montrer qu'il a réussi », s'amuse l'un de ses anciens amis. Lors de l'entretien qu'il accorde dans son bureau, avenue de Ségur, à Paris, il ne peut d'ailleurs s'empêcher de glisser, tout en refusant de parler de sa vie privée, qu'il est sorti « avec plusieurs femmes célèbres et que cela ne s'est jamais su ».

" Il a suffi qu'en début de campagne il provoque le candidat pour entrer de plain-pied dans sa vie politique. "Dans l'intimité intellectuelle de Nicolas", précise un proche. Conseiller à la Cour des comptes en mal d'influence, Guaino se souvient qu'en 1995 il a été, avec Philippe Séguin, l'artisan de la victoire de Jacques Chirac en lui offrant le thème de la "fracture sociale". Il se verrait bien, douze ans plus tard, en maître d'oeuvre de celle de Nicolas Sarkozy. Convaincu que le ministre de l'Intérieur est dans l'erreur : "Le candidat du communautarisme, du libéralisme et de l'atlantisme ne peut pas être élu", lui assène-t-il sans détour. "Tu as raison, il faut que nous fassions la synthèse de la France du oui et de la France du non", lui répond "Sarko". Ainsi, le pacte est signé.

Peut alors commencer, souvent à quatre mains, au terme de combats d'idées et de nuits sans fin, l'écriture des longs discours qui ont imprimé la marque du candidat. Premier du genre, celui de Nîmes en mai 2006 dans lequel Sarkozy exalte la France et son histoire, et non plus seulement les Français : "Ce soir-là, il s'est passé quelque chose. Un lien s'est tissé entre lui et les gens", s'enflamme l'auteur des mots de Sarkozy dont il suit le prononcé du bout des lèvres, toujours assis au premier rang des meetings. "Il vibre par procuration", observe un homme de l'Elysée. Et quelle jubilation quand un parterre de droite applaudit à tout rompre Jaurès, Clemenceau ou Blum, autant de noms qu'il a semés dans ses discours pour casser les clivages, mais plus encore pour déstabiliser l'adversaire. "Il a un mérite, consent Claude Goasguen, député UMP de Paris, celui d'avoir fait souffler un peu d'Histoire dans les discours d'un libéral." Et d'avoir infléchi la doctrine habituelle de la droite : Guaino le souverainiste a gagné contre les européistes, l'étatiste contre les libéraux, le pourfendeur du traité de Maastricht contre les tenants de l'euro fort, de la réduction de la dette et des déficits."

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Dernière minute : le Nouvel Observateur annonce la séparation officielle du couple Sarkozy.

14.06.2007

Rama YADE, la jeune pousse de l'UMP (le Monde)

a0bd6258ee37818e57a627a0f53ddb39.jpgElle a cette manière très chic d'empoigner les grandes causes en lâchant soudain un rire de gamine. Cette manière de froncer les sourcils pour étayer ses convictions tout en vous recevant pieds nus, sous un poster du boxeur Mohammed Ali, dans son studio parisien à la Mimi Pinson. Rama Yade a tout juste 30 ans. Elle est haut fonctionnaire. Elle est belle. Elle est brillante. Elle est noire. Une émanation des "minorités visibles" dont Nicolas Sarkozy a décidé de faire d'emblée une des plus gradées de l'appareil UMP : secrétaire nationale chargée de la francophonie.

Il la tutoie, elle l'appelle "Monsieur le ministre". Inutile d'aller chercher sur les murs une photo de Nicolas Sarkozy, Rama n'est pas du genre à entrer en dévotion. "Je ne suis pas inquiet, dit joliment son mari, Joseph Zimet, qui est fils d'un chanteur yiddish et est inscrit... au Parti socialiste. Elle n'est pas impressionnée, elle garde son indépendance et sa liberté de ton. Elle est de droite, mais révolutionnaire."

Le 3 janvier, elle entrait dans le bureau du ministre de l'intérieur avec, comme elle dit, "un dossier de râlerie". La veille avait eu lieu une rencontre entre Nicolas Sarkozy et un groupe de Français d'origine afro-antillaise. Comme toujours, elle n'a pas pris de pincettes. "Quand vous leur avez dit : "Ayant toujours été minoritaire, je vous comprends", vous avez trouvé les mots justes. Mais quand vous avez évoqué le port de l'habit traditionnel comme "un signe de rejet des valeurs de la France", là, c'est une erreur d'interprétation. Plus généralement, quand vous distinguez "la France qui se lève tôt et celle qui se lève tard", c'est trop rapide."

En bras de chemise, Nicolas Sarkozy fait les cent pas en tirant sur son cigare. "Un côté parrain sympathique", s'amuse-t-elle. Sur l'habit traditionnel, il reconnaît ses torts. Et demande à Rama de venir parler le 14 janvier au congrès où il sera investi candidat officiel à la présidentielle. "Je voudrais montrer qu'il y a des jeunes pousses à l'UMP, lui dit-il. Et que notre formation politique ressemble à la France. Dis ce que tu veux." La franchise de Rama, "Sarko adore", note un conseiller.

A l'applaudimètre des militants, le discours de Rama fait un tabac. Elle réussit pourtant à glisser, sur le chapitre de l'immigration, un conseil à valeur de pique. Nicolas Sarkozy devrait, selon elle, "toujours accompagner son action d'humanisme. Toujours y associer le coeur. Car il est toujours plus efficace de mettre les formes, notamment à l'égard de populations issues de civilisations de l'oral, pour qui les mots sont importants". Allusion à quelques formules favorites du ministre : "passer la cité au Kärcher" ou "la France, on l'aime ou on la quitte".

f3639033340305fbb115ea48b626fe71.jpgPourquoi Rama Yade n'est-elle pas au Parti socialiste ? Un cadre du PS issu de l'immigration n'est pas seul à s'en désoler. "Son discours au congrès de l'UMP, dit-il, j'en ai tremblé. Rama fait l'unanimité à gauche. Le paradoxe, c'est qu'elle n'existerait pas au Parti socialiste. Les gens de talent et d'expérience appartenant aux minorités sont nombreux au PS, mais ils ne sont pas mis en avant. Sous prétexte de ne pas vouloir la discrimination positive, on ne sait pas représenter la diversité du pays. La droite, si."

Rama Yade est entrée en politique sur une indignation : l'incendie, en août 2005, de l'immeuble du 13e arrondissement de Paris occupé par des familles africaines. Ulcérée que les occupants soient présentés comme des "sans-papiers" et des "Africains" alors qu'ils étaient en situation régulière, voire français, elle écrit sa colère sous le pseudonyme d'Aminata Fall, dans Le Monde. Pour que la nation cesse "de regarder ses enfants comme des gens d'ailleurs et les reconnaisse enfin comme les siens". Suivra un livre, Noirs de France (Calmann-Lévy, 254 p., 16 €).

Son histoire personnelle aurait dû la porter vers la gauche. Née au Sénégal, elle y mène une enfance heureuse, incitée à la réussite scolaire par une mère professeur et un père secrétaire particulier du président socialiste Léopold Sédar Senghor. Musulmans, les parents préfèrent pour leurs enfants la discipline de l'école catholique. Quand le père devenu diplomate fait émigrer la famille en France, ils s'installent dans un quartier résidentiel de Colombes (Hauts-de-Seine).

Puis le père s'en va. La mère et les quatre enfants restent. Rama a 14 ans. Déménagement de l'autre côté de la ligne de démarcation, dans une cité de Colombes. La mère rogne sur la nourriture pour maintenir ses enfants à l'école catholique. Grâce aux "vieilles dames actives" du Secours Populaire, émanation du Parti communiste, Rama part en vacances, visite la France profonde. Elle en garde un grand respect envers "ce communisme de proximité, non idéologique mais humaniste". Et emmène désormais les enfants à la mer, pour le Secours populaire. "Quand on est née ailleurs et que l'on émigre dans une nation constituée, dit-elle, on se sent instinctivement attirée par les idées de gauche. Les notions d'égalité, de tolérance, de justice sociale, ça parle. La droite incarne un modèle national figé qui ne favorise pas les nouveaux arrivants."

Diplômée de Sciences Po Paris, entrée dans une administration d'Etat dont elle doit taire le nom, Rama commence à fréquenter des clubs de réflexion politique (XXIe siècle, Averroès) pour élites issues de l'immigration. Elle n'est pas encartée, vote souvent blanc, déçue par une gauche dont elle attendait tant. Rama, pur produit du modèle républicain, est paradoxalement séduite par le thème sarkozien de la discrimination positive. "Parce que je suis noire, on s'étonne que je ne sois pas de gauche. Mais Sarkozy fait bouger les lignes. Le conservatisme est passé à gauche et les valeurs d'intégration à droite", affirme-t-elle.

L'UMP voulait en faire une candidate pour les prochaines législatives. Rama a décliné la proposition, estimant qu'elle devait faire ses preuves localement au lieu d'être parachutée. Pareil tempérament ne sera jamais acquis à un parti, et Nicolas Sarkozy devra veiller à ne pas le décevoir. "Notre rôle à nous, les minorités visibles de l'UMP, dit-elle, est de tirer notre candidat vers le centre." Elle vient d'obtenir quelques victoires comme la nomination d'un préfet noir (délégué dans les Bouches-du-Rhône), Pierre Ngahane, sur sa proposition. "Sarkozy m'écoute, constate-t-elle. Après, il suit ou il ne suit pas. Si un jour je ne suis vraiment pas d'accord, je m'en irai."

Marion Van Renterghem

Article publié originellement dans le Monde du 7 mars 2007.

17.05.2007

François FILLON, l'ambitieux tranquille, par Raphaëlle BACQUE (Le Monde)

medium_Francois_FILLON.jpgIl y a deux ans, François Fillon est parti s'installer… 10, Downing Street. Deux jours d'observation dans le temple des premiers ministres britanniques, à Londres, au cœur de l'équipe de Tony Blair. "Sarkozy m'avait présenté Blair. J'ai eu envie de voir comment fonctionnait son cabinet", explique-t-il tranquillement.

Qu'a-t-il donc appris des politiques anglais ?"Ce n'était pas seulement beaucoup plus simple et informel que dans nos gouvernements français. Il y avait aussi une extraordinaire parité entre les technocrates classiques et les concepteurs de la politique, souvent des universitaires brillants. Je me suis dit qu'il faudrait parvenir à cela en France…" Lorsque Nicolas Sarkozy lui a parlé sérieusement, en janvier, de le nommer premier ministre s'il l'emportait à la présidentielle, les deux hommes se sont donc fait un serment mutuel :"Nous voulions absolument arriver prêts", sourit François Fillon.

Tous deux gardaient en tête le gouvernement Balladur – où ils se sont vraiment connus –, art très abouti de composition politique et de management des hommes. Ils gardaient aussi en tête ses contre-modèles : tous ces premiers ministres, bien plus nombreux qu'on ne le pense sous la Ve République, nommés presque par surprise, obligés de choisir une équipe à la hâte et de s'improviser un programme de gouvernement. Ils ont donc imaginé ensemble la recomposition des ministères. Décidé des hommes et des femmes qui seraient adoubés. Tenté de pourfendre les traditions administratives et les monopoles des grands corps de l'Etat."Si on ne saisit pas cette occasion, ce sera un crime", soupire Fillon.

Bien sûr, dans le duo qui s'annonce, François Fillon sait bien quelle est sa place. Avec un Nicolas Sarkozy hyperactif et dominateur, la lumière ira forcément vers l'Elysée. Mais les deux hommes ont quasiment le même âge, 52 ans pour le président, 53 pour son premier ministre, des personnalités assez complémentaires, et ils se sont suffisamment heurtés dans le passé pour connaître désormais clairement la base de leur association. La droite a fait campagne sur le slogan de"la rupture tranquille" ? "La rupture, c'est Nicolas; la tranquillité, c'est François", résume le député UMP Dominique Paillé.

"La tranquillité" parle en effet d'une voix égale. Jamais de colère. Un visage juvénile et sans aspérité. Une chevelure abondante, longtemps aile de corbeau. Un léger sourire au coin des lèvres. Un peu trop lisse en apparence, quand Sarkozy est tout en éclats."Qu'il soit enchanté ou mécontent, l'oscillation est très peu perceptible, vue de l'extérieur", reconnaît Jérôme Paolini, ami et conseilleur de vingt ans. Sur les circuits des 24 Heures du Mans, dans sa circonscription, on le voit pourtant, depuis des années, piloter des bolides – Ferrari 250 GT (de 1956), Alpine A220 (1974) – imperturbable et concentré. Nicolas Sarkozy en sait quelque chose, lui qui monta, il y a huit ans, avec lui et ressortit, après quelques tours de piste, chancelant et pâle d'émotion. Fillon est donc un flegmatique, amateur de sensations fortes.

C'est un provincial, aussi, et cela a son importance, puisque le président a toujours vécu entre Paris et Neuilly. Fils d'un notaire de la Sarthe et d'une professeure d'anglais reconvertie en professeure d'histoire à l'université, il n'a jamais vraiment quitté ces paysages, tellement français, qui virent s'affronter les chouans aux révolutionnaires. Dans sa circonscription, les électeurs les plus influents sont les abbés de Solesmes. Et il ne raterait pas pour un empire ces journées où, à l'invitation du Père Abbé Philippe Dupont, les moines accueillent un ou deux notables, le convient à déjeuner au réfectoire en silence, pendant qu'un religieux lit un texte sacré avant de discuter, en tout petit groupe… politique.

Il n'a jamais travaillé dans le privé, mais assure avoir "acquis une culture économique" en se frottant comme élu aux entreprises. "Je me souviens encore de cet abattoir qui avait fait faillite à Sablé, que j'ai dû gérer au nom de la ville, dès ma première élection comme maire. J'avais 27 ans."  Fillon ne le cache pas, il n'avait pas la vocation d'élu et se voyait plutôt journaliste. La famille est gaulliste pourtant, et le père, Michel Fillon, très anti-anglais, alimenté dans sa rancœur par les récits tragiques de Fachoda et Mers el-Kébir. Voilà donc le jeune François, élève chez les jésuites, poster de De Gaulle au mur de sa chambre, et dédaignant de traverser la Manche quand c'est le premier voyage de la plupart des petits Français.

Pour assouvir sa curiosité de journaliste en herbe, il devient assistant parlementaire de l'homme politique dominant de la région, Joël Le Theule, homosexuel et fin manœuvrier. "Le Theule était haï de Chirac, assure Fillon, autant pour ses penchants que parce qu'il le soupçonnait d'avoir prêté la main dans l'affaire Markovic, qui déstabilisa Pompidou." Voilà donc Fillon lancé. Il suit Le Theule au ministère des transports en 1978, puis à la défense en 1980, et se lance en politique sous ce double parrainage gaulliste et… antichiraquien. Il découvre les îles Britanniques aussi. Avec l'un de ses frères, ophtalmologue au Mans, il a rencontré deux jeunes sœurs galloises. Double mariage. La reine mère, qui visitera des années plus tard la Sarthe, saluera tout spécialement cette"very charming story".

Avec son épouse Pénélope, Fillon découvre enfin l'Angleterre. Celle de Thatcher, puis celle de Blair."J'ai vu les services publics sombrer dans la misère, puis je les ai vus se redresser", raconte-t-il. Il voit aussi la droite et, bien plus tard, les travaillistes, gagner les élections du fait de leur domination sur les idées. Ce sera son credo."Dans presque tous ses discours, note en souriant son amie et voisine de circonscription, Roselyne Bachelot, il le redit : il n'y a pas de victoire politique sans victoire idéologique." Il croit avoir trouvé, dans ces premières années où il se lance à l'assaut de la députation, son maître en la matière : Philippe Séguin.

medium_Philippe_seguin.jpgSéguin est alors une personnalité hors du commun dans les rangs du RPR. Voix magnifique de basse, charisme évident, érudition et hauteur de vue. C'est aussi un caractère impossible. Des colères folles, des engouements soudains, des bouderies inattendues. Et une haine profonde pour Alain Juppé, justement le plus fidèle des chiraquiens. François Fillon, dans son sillage, apprend ce qu'est le combat des idées. Avec les rénovateurs en 1989, contre la direction du RPR en 1990, contre la monnaie unique et le traité de Maastricht en 1992. C'est aussi au titre des amis de Philippe Séguin qu'il entre dans le gouvernement d'Edouard Balladur, en 1993 : ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche. Il pensait jusque-là que seuls les "gaullistes sociaux" du RPR cultivaient les idées. Il découvre que le libéral Balladur s'applique lui aussi à donner un corpus idéologique à un Chirac qui ne pense qu'au combat politique.

Fillon et Balladur devraient être en désaccord politique. Ils se découvrent. Balladur, surtout, séduit Fillon. "Edouard" est passé maître dans cet art. Il emmène donc son jeune ministre dans des balades parisiennes où l'on disserte indéfiniment d'histoire et de politique en fumant le cigare. Fillon est une proie de choix pour le premier ministre. Son mentor Séguin n'est-il pas déjà l'adversaire le plus cinglant de Balladur, dont il qualifie la politique de "Munich social" ? Avec Sarkozy, les relations sont plus brutales. Le ministre du budget se montre dur dans les négociations avec ses pairs. Balladurien de choc, il est menaçant pour tous ceux qui ne choisissent pas assez vite. Fillon choisit, donc. Il soutiendra Balladur, tout en continuant à voir Séguin. De cette association-là, cette"infidélité"  disent ses adversaires, Fillon va faire une combinaison intellectuelle. Il sera social-libéral."Plus libéral que Séguin, reconnaît-il, parce que je suis vraiment convaincu que la compétitivité génère la richesse. Plus social que les libéraux, parce que je pense que l'on ne peut laisser de côté les plus faibles."

Sur le plan politique, il est sans illusion. Dès le premier jour de campagne, il a compris que Balladur ne l'emporterait pas, qu'il n'est pas assez chaleureux, à l'aise, populaire en un mot. Mais, en ayant gardé l'amitié de Séguin, il a aussi gardé son viatique pour l'après-1995. Chirac à l'Elysée, Fillon est l'un des rares balladuriens sauvés. Rattrapé par Séguin, le voilà ministre de la poste et des télécommunications en 1995. Il y mène la privatisation des télécoms et découvre Internet, les nouvelles technologies, en un mot la modernité. 

La dissolution de 1997 le cueille à froid. Et le jette à nouveau dans le camp des anti-chiraquiens, porte-parole de Philippe Séguin, qui vient de reprendre à un Alain Juppé exsangue le RPR, en association avec Nicolas Sarkozy. L'attelage tente de s'autonomiser de Jacques Chirac. Cela pourrait marcher. Cela échoue. Philippe Séguin démissionne avec fracas, laissant parti, amis, alliés en déshérence. Ce jour-là, au conseil régional des Pays de la Loire, qu'il préside, François Fillon fait passer un petit mot à Roselyne Bachelot :"Le RPR est fichu." Il n'est pas loin de penser que sa carrière nationale l'est aussi.

Désormais, il va s'émanciper de Philippe Séguin. Sarkozy, qui l'a bien compris, l'invite à dîner un soir à La Baule, avec Pénélope et Cécilia. "Il faut qu'on fasse équipe pour le RPR", propose Sarkozy. Fillon ne dit rien… mais part à la bataille de la présidence du parti gaulliste pour son propre compte. Contre Sarkozy, donc. Mais surtout contre la volonté du président de la République, qui veut réinstaller l'un des siens à la tête du RPR. "Je ne vais pas gagner, mais je marquerai des points pour l'après", a-t-il dit d'emblée à ses amis. Il n'a pas tort. Il perd contre Michèle Alliot-Marie, mais, avec 25 % des voix, il compte enfin.

De l'Elysée, Jérôme Monod, qui se targue d'alimenter en idées Jacques Chirac, le reçoit et lui demande de travailler sur le programme de Chirac dans la perspective de 2002. Plus personne ne sait plus bien où le situer. Anti-chiraquien ou concepteur de son programme? Gaulliste social ou libéral ? Fidèle ou opportuniste ? Avec Sarkozy, les relations sont tout aussi compliquées. Ils disent des choses épouvantables l'un de l'autre, mais rigolent ensemble dans les couloirs.

Lorsqu'il devient ministre des affaires sociales, en 2002, Fillon a pourtant une idée assez claire de la réforme des retraites que la droite doit accomplir. Il aurait pourtant voulu la défense. Mais le président insiste : il a besoin de son image de gaulliste social dans ce ministère sensible. Fillon reçoit donc les syndicats un à un pour leur expliquer ce qui doit être la grande affaire du second mandat de Chirac."Ils étaient tous encore ébranlés par le 21 avril 2002", se souvient Igor Mitrovanoff, "plume" de Fillon depuis quinze ans.

Marc Blondel, leader de FO, le prévient pourtant :"Vous vous souvenez du nombre de Français que nous avons fait descendre dans la rue en décembre 1995 ? "  Le ministre rétorque : "La France est dans un zapping électoral permanent. 26 gouvernements depuis 1978 quand l'Allemagne en a connu 9 et la Grande-Bretagne 7. Donc, nous savons ce qui nous attend quoi qu'il arrive. Nous n'avons plus rien à perdre." Il lance sa réforme. Se plaint discrètement d'être freiné par un Chirac terrifié à l'idée de déclencher des grèves. Est remercié… en étant déplacé au ministère de l'éducation. Mission : réformer le baccalauréat. Il s'y plonge. Aux premières manifestations, Chirac retire la réforme. Lorsque Dominique de Villepin devient premier ministre, en 2005, il est carrément remercié."Ils ont fait de moi le directeur de campagne de Sarkozy", dit-il alors avec amertume.

Depuis, il n'a jamais cessé d'expliquer à propos de sa nouvelle alliance :"Je veux muscler son hémisphère gauche." C'est à Fillon que Sarkozy a notamment confié, au printemps 2006, l'organisation des conventions thématiques de l'UMP puis l'élaboration de son projet législatif. C'est Fillon qui a évoqué le premier dans la presse la future réforme des régimes spéciaux des retraites. Fillon qui s'est rendu incontournable.

medium_Francois_fillon_1.jpgIl n'ignore pas qu'il va aborder l'enfer, à Matignon. Il a déjà tout prévu. Il habitera sur place pour voir encore ses cinq enfants, dont un petit dernier de cinq ans. "Je sais tout ce qui m'attend, dit-il. L'impopularité quasi inévitable, la lourdeur de la tâche, les journées impossibles." Il les attend avec flegme en affirmant sans sourciller :"Je n'ai pas peur." Et commande tranquillement un thé. 

17/05/07

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07.05.2007

Le Passionné, par Jacques ATTALI

medium_Sarkozy_Attali.jpgLorsqu'il y a vingt-cinq ans, presque jour pour jour, ma secrétaire, à l'Elysée, me transmit les messages de la journée, à mon retour d'un voyage en Allemagne, je fus surpris de lire sur une des fiches: «Appel d'un certain Nicolas Sarkozy. Il se dit avocat, gaulliste, passionné par la politique, souhaite devenir président de la République et curieux de vous rencontrer.» Intrigué, pour savoir qui pouvait être ce prétentieux, je l'ai invité à venir me voir dans ce palais qui devient aujourd'hui le sien pour cinq ans. J'ai vu arriver, à ma grande surprise, un très jeune homme de 27 ans - il en paraissait même beaucoup moins.

Tout aurait dû m'en éloigner: politicien à plein temps, peu intéressé par la littérature, la culture, l'Histoire ou la science, ne pensant qu'à se construire une carrière politique, passionné par l'action, de droite par tradition et gaulliste par conviction, il regardait le palais de l'Elysée avec gourmandise, m'interrogeant jusqu'aux limites de l'indiscrétion sur les conditions de l'exercice de la fonction présidentielle, en particulier en matière de défense.

Et puis, très vite, j'ai apprécié le personnage: volubile, sans prétention, direct, ouvert, passionné; et surtout, qualité rare en politique, plein d'humour. J'ai immédiatement été surpris par l'étonnante liberté de ton de ce jeune homme, qui, officiellement, aurait dû détester tout ce que je représentais et qui, pourtant, n'hésitait pas à me dire son admiration pour François Mitterrand et son mépris pour la plupart de ses amis politiques.

J'ai tout de suite compris que notre relation ne serait fondée sur aucun intérêt réciproque: je n'attendais rien de lui; il n'attendait rien de moi.

Nous nous sommes revus. Souvent. Puis très souvent. A Paris. A Londres. Et dans bien d'autres lieux. Nous sommes devenus des amis, sans que jamais nos routes professionnelles se croisent. Une amitié passe par le partage de connivences, de confidences. Elles vinrent avec le temps. Elles se nourrirent de ses expériences, de ses réussites, de ses déceptions; et des miennes.

Ce fut pour moi une surprise: j'ai peu d'amis; très peu sont des hommes politiques. Je les trouve plutôt parmi les écrivains, les musiciens, les créateurs de toute nature. Son extrême curiosité, sa grande franchise (en tout cas avec moi, et sur tous les sujets) m'ont fait trouver le plus grand plaisir à sa compagnie.

En vingt-cinq ans sans querelle ni distance, j'ai partagé avec lui bien des moments. Je l'ai vu au sommet du pouvoir. Et puis dans le toboggan, abandonné de tous. Je l'ai vu confronté à des crises personnelles, qu'il sut gérer avec une grande noblesse. Je l'ai vu réfléchir, beaucoup, sur certains sujets (la justice, la sécurité) et improviser sur tant d'autres (la politique industrielle, l'Europe, la politique étrangère). Je l'ai vu dirigiste quand il se prétendait libéral, sensible quand il se croyait implacable, hésitant quand il voulait faire croire qu'il connaissait le chemin, passionné quand il se disait indifférent, blessé quand il voulait se montrer désinvolte. Je l'ai toujours su captivé par la chose publique et surtout par l'exercice du pouvoir.

Très loin, sans doute, de ce que furent ses prédécesseurs, ce nouveau président devra très vite apprendre à vivre autrement qu'il l'a fait jusqu'ici. Il devra étudier comment prendre ses distances avec ses meilleurs amis, travailler sur des dossiers en solitaire plus qu'en bavardant avec des gens. Il devra apprendre ce qu'est le monde, ce qu'en sont les rouages et les pièges, les complexités et les leviers. Il devra aussi découvrir, et ce sera peut-être le plus difficile pour lui, que l'Etat ne se réduit pas au ministère de l'Intérieur.

De droite? Sûrement. Démocrate? Evidemment. Le reste, c'est désormais l'Histoire qui le dira.

06/05/07

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