23.11.2007

« Regardez les jeunes gens… », par Louis Aragon


  • Regardez les jeunes gens avec ce qu’ils traînent
  • La superstition qui s’attache à leurs pas
  • Comme une branche morte et comme à la carène
  • D’un bateau démâté le chant de la sirène
  • Contre quoi rien ne sert boussole ni compas
  • Regardez ces jeunes gens Qu’est-ce qui les pousse
  • Comme ça vers les bancs de sable les bas-fonds
  • Ils n’avaient après tout de neuf que la frimousse
  • Eux qui faisaient tantôt les farauds ils vont tous
  • Où les songes d’enfance à la fin se défont
  • Bon Dieu regardez-vous petits dans les miroirs
  • Vous avez le cheveu désordre et l’œil perdu
  • Vous êtes prêts à tout obéir tuer croire
  • Des comme vous le siècle en a plein ses tiroirs
  • On vous solde à la pelle et c’est fort bien vendu
  • Vous êtes de la chair à tout faire Une sorte
  • De matériel courant de brique bon marché
  • Avec vous pas besoin d’y aller de main morte
  • Vous êtes ce manger que les corbeaux emportent
  • Quand je pense à ce qu’ils disaient avant l’épreuve
  • La superbe l’éclat le refus claironné
  • Cette candeur de feu cette exigence neuve
  • Pile ou face à tout bout de champ qu’il vente ou pleuve
  • Pour un oui pour un nom toute la destinée
  • Et puis je les rencontre après les ans d’orage
  • Dans cette face éteinte où flambe le défi
  • Qu’ont-ils feint qu’ont-ils fui quels affronts quels outrages
  • Pour tomber dans quel gouffre et subir quel naufrage
  • Quelle faim leur a fait cette biographie

Louis Aragon (1897-1982), Le Roman Inachevé, 1956

08.09.2007

Les mains d'Elsa, par Louis Aragon

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Donne-moi tes mains pour l'inquiétude
Donne-moi tes mains dont j'ai tant rêvé
Dont j'ai tant rêvé dans ma solitude
Donne-moi tes mains que je sois sauvé

Lorsque je les prends à mon pauvre piège
De paume et de peur de hâte et d'émoi
Lorsque je les prends comme une eau de neige
Qui fond de partout dans mes mains à moi

Sauras-tu jamais ce qui me traverse
Ce qui me bouleverse et qui m'envahit
Sauras-tu jamais ce qui me transperce
Ce que j'ai trahi quand j'ai tressailli

Ce que dit ainsi le profond langage
Ce parler muet de sens animaux
Sans bouche et sans yeux miroir sans image
Ce frémir d'aimer qui n'a pas de mots

Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent
D'une proie entre eux un instant tenue
Sauras-tu jamais ce que leur silence
Un éclair aura connu d'inconnu

Donne-moi tes mains que mon coeur s'y forme
S'y taise le monde au moins un moment
Donne-moi tes mains que mon âme y dorme
Que mon âme y dorme éternellement.